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18 septembre 2019

QUE VEULENT LES JEUNES ? (En Ehpad)

« Quand je serai grand, je serai médecin ». « Avocat ». « Pompier ». « Du plus loin que je me souvienne j’ai toujours voulu devenir policier ». « Vétérinaire ». « Pilote ». Combien sommes-nous à exercer aujourd’hui le métier de nos rêves ? Devenu l’un des principaux vecteurs de la réalisation de soi, le travail nous façonne autant qu’il raconte ce que nous sommes. Il y a les métiers qui fascinent, les métiers qui étonnent, les métiers qui questionnent. Et il y a un peu de ces trois-là dans les métiers des Ehpad. Attirent-ils toujours les salariés ? Qui sont les jeunes en Ehpad ? Quelles sont leurs attentes ? Leurs motivations ? Comment s’intègrent-ils dans les équipes et quels sont leurs rapports avec les personnes âgées ?

Ils sont 8 millions à être entrés ou à entrer prochainement dans le monde du travail. Ces jeunes incarnent incontestablement une nouvelle donne. À la fois dans leur façon d’être, tout à fait inédite on le verra, et dans leur profil, surdiplômé en contraste avec l’augmentation du chômage. Dans le secteur médico-social, et en ­particulier celui des Ehpad où travaillent près de 450 000 personnes auprès de 585 000 résidents répartis dans 7 400 structures[1], il y a et il y aura de manière exponentielle, vieillissement de la population oblige, encore et toujours du travail.

Vous avez dit « vocation » ?

« C’est flagrant, le profil des personnes travaillant en Ehpad a beaucoup changé aujourd’hui, surtout chez les aides-­soignants. Dans le temps, le choix était nourri en premier lieu par l’envie de s’occuper des personnes âgées. La partie humaine prédominait. Aujourd’hui ce n’est plus une vocation ». Edith Werrn est directrice opérationnelle des Fontaines, trois Ehpad en Alsace, depuis 19 ans. Elle gère, tous sites confondus, 160 personnes. C’est dire si son expertise du secteur est grande. Exit le métier de passion, véritable vocation chevillée au corps… On ne naît plus aide-soignant auprès des personnes âgées, on le devient pour en changer quelques années plus tard. « Aujourd’hui les jeunes ont beaucoup de mal à savoir ce qu’ils souhaitent faire. Ils résonnent beaucoup en termes de salaire, de commodités, de conditions de travail mais peu en terme de vocation ou de compétences » explique Julien Gramage, expert en RH, coach en management et conférencier.

Opportunité plus que volonté, donc. Mais comment choisir les métiers en Ehpad quand, irrésistible, infernale, inévitable s’abat sur vous cette sempiternelle rengaine dont on connaît trop bien le refrain : « augmentation des résidents et des pathologies > manque de moyens > travail difficile > pénurie de salariés > image négative de la vieillesse -> Ehpad ­bashing » ? Difficile de remplir les promos d’infirmières et d’aides-soignantes lorsque la société entière, les citoyens, en véhiculant des images tenaces sur la vieillesse et les médias, par des reportages souvent peu objectifs, se désintéressent des personnes âgées ? Pire, les ostracisent. Les diabolisent. Les calomnient.

Le travail est difficile, à n’en pas douter. Sur les plans physique (manutention importante) et psychique (nombreuses situations de stress comme la perte d’autonomie, la gestion des fins de vie, les maladies neurodégénératives ou les démences parfois difficiles à gérer).

Des jeunes en Ehpad il y en a pourtant et beaucoup – parfois jusqu’au tiers de ­l’effectif global d’un établissement – mais sur une courte durée (5 ans en moyenne).

Parmi eux, on trouve encore des passionnés, comme Johanne Champié, 25 ans, aide-­soignante en Ehpad depuis 2 ans à Grenoble, qui dit aimer les personnes âgées pour leur côté « cash », « zéro filtre » et leurs histoires de vie dont « on apprend beaucoup ». « Pour moi, tous les jours c’est un plaisir d’y aller » assure-t-elle. « J’y vais en chantant dans ma voiture. Je suis fière de faire ce que je fais ». « On me dit que j’ai du courage, que nettoyer des « vieux », personne ne le ferait mais moi j’ai toujours aimé les personnes âgées. Être présente pour eux, leur donner des moments off, les écouter parler de ce qu’ils ont vécu, j’adore ». D’autant que, selon elle, sa jeunesse est indiscutablement un avantage : « Ils me prennent pour leur petite-fille, du coup le dialogue est plus facile à instaurer et les soins parfois plus faciles à faire accepter ».

Teddy Gibouin, 25 ans, affiche le même enthousiasme. Élève-directeur à l’EHESP, c’est pendant son stage de 3 mois dans un Ehpad en Bretagne alors qu’il était étudiant en DUT carrières sociales qu’il trouve sa vocation : « J’ai pris beaucoup de plaisir au contact des personnes âgées en perte ­d’autonomie. J’ai aimé parce que j’ai compris que l’image qu’on a des personnes en établissement, alitées, qui ne réagissent pas, est très ­différente de la réalité. J’ai compris leur potentialité. Même avec une personne en fauteuil on peut toujours avoir un contact et communiquer de manière non verbale ».

Générations X, Y, Z : le choc des cultures ?

On parle souvent de « conflit » de ­générations comme pour les opposer encore un peu plus. « Décalage » serait sans doute plus juste. Comment cohabitent les baby ­boomers, les générations X, Y et Z ? Pas toujours bien…

Lory Lequy, 29 ans, est sans doute l’une des plus jeunes directrices d’établissement chez Korian. Elle concède volontiers faire partie d’une génération « de transition », coincée entre « celle d’avant qui avait une relation au travail très hiérarchique et qui était fidèle à l’entreprise et celle d’aujourd’hui, qui évolue avec le digital et qui souhaite trouver dans le travail une notion de plaisir et d’épanouissement, avancer rapidement et prendre des responsabilités. » Pourtant, elle dit partager avec eux les mêmes « convictions et valeurs à dimension humaine forte ». Comme les générations précédentes, elle assure que les managers de son établissement « sont entièrement dédiés à l’accueil de personnes âgées (…) et mettent un vrai focus sur la posture et les valeurs dans leurs recrutements, conditions indispensables pour travailler dans nos métiers. »

Pourquoi parle-t-on de décalage générationnel ?

Dans l’opérationnel déjà, comme l’explique Johanne, la jeune aide-soignante : « Les techniques enseignées et les règles apprises notamment sur la toilette et l’hygiène sont différentes d’année en année. C’est parfois difficile de gérer cela avec les collègues plus âgées qui ont appris d’une certaine façon et nous d’une autre. Sur les escarres par exemple, à l’époque ils mettaient les pieds en décharge avec un coussin microbilles. Mais aujourd’hui il y a les matelas à air, et on a beau le dire, certains ne veulent pas l’accepter parce que pendant 20 ans ils ont travaillé d’une autre façon ». Même constat pour Teddy qui avoue ne pas toujours ­partager la même vision du métier que ses aînés. « D’une certaine manière, parfois, il peut être compliqué de nous faire travailler ensemble. Par exemple à un moment clé comme le repas le soir, il m’arrivait de ne pas réussir à me caler sur la cadence de ma collègue, plus âgée. Je voulais prendre plus de temps, elle, elle me pressait ».

Décalage, enfin et surtout, dans les attentes et dans la façon de se comporter en entreprise. Qu’attendent les jeunes de leur structure ? Recrute-t-on et manage-t-on des salariés de 20 ans comme on manage des salariés de 40 ans ou 50 ans ? Assurément non.

Ils adorent la bonne ambiance, les défis, la nouveauté, le concret, la possibilité d’évolution et leur téléphone portable. Ils détestent l’ennui, la routine, l’infantilisation et le manque de reconnaissance. Les jeunes d’aujourd’hui sont des salariés à part. ­Impossible de ne pas les prendre en compte dans le marché du travail actuel tant ils en modifient les contours. « Ils ne vont accepter de travailler que si cela répond à un sens pour eux » explique Julien Gramage. « C’est une génération qui change beaucoup ­d’entreprises car elle fait très vite le tour de ce qu’on lui propose. Ce qu’ils recherchent c’est le défi, vivre une expérience de A à Z » renchérit Gaëlle Guillerme, 37 ans, directrice d’un Ehpad au Perreux-sur-Marne. « Ils aiment papillonner, aller d’entreprise en entreprise afin de diminuer les contraintes (pas d’attachement à l’entreprise, multiplication des CDD au lieu de prendre un CDI, congés à leur guise). Leur vision est à court terme et leurs souhaits d’évolution sont faibles car trop contraignants (­astreintes physiques et téléphoniques, horaires variables, responsabilités) ».

Hyper connectée, volage, autonome, orientée vers le pourquoi, la génération Z (puisque c’est ainsi qu’elle s’appelle) a ses priorités – sa vie privée- et ses envies – l’expérience à tout prix. Les jeunes salariés ont une soif de sens – « En quoi suis-je utile ? Quel est mon rôle ? » – et de reconnaissance – « Qu’est-ce que j’apporte à l’entreprise ? Quelle est ma plus value » ?

Les métiers des Ehpad sont-ils des métiers d’avenir ? 

Oui si l’on en croit la courbe démographique et le vieillissement de la population. On ne cesse de le dire : d’ici 2040 le nombre de personnes âgées sera passé de 6,1 millions à plus de 10 millions en France.

Non si l’on observe les effectifs des d’écoles d’infirmières et d’aides-soignantes qui peinent à remplir leurs promos. Une dynamique qui ne va pas forcément dans le bon sens comme l’explique Edith Werrn : « Les attentes que l’on a aujourd’hui pour les personnes âgées ne correspondent pas aux quotas de personnel dont nous disposons. Les moyens que l’on nous a donnés sont inversement proportionnels aux exigences que l’on demande aujourd’hui dans le soin apporté aux personnes âgées ».

Les métiers en Ehpad ne sont pas des métiers comme les autres. En France, près de 35% des Ehpad déclarent avoir des difficultés à embaucher dans un contexte de travail de plus en plus difficile à exercer. « Tous les Ehpad ont au moins 60 à 80% de résidents présentant des troubles avancés. De plus en plus de résidents sont désorientés, souffrent d’Alzheimer ou de formes de démence diverses et cela peut effrayer les jeunes ». Avoir des connaissances sur les pathologies nouvelles et diverses que l’on rencontre en Ehpad ; avoir une tendance naturelle à aider autrui ; garder une vision de la vieillesse positive et valorisante malgré les difficultés, sont les compétences essentielles à avoir aujourd’hui pour les salariés en Ehpad. « Il ne faut jamais oublier que les Ehpad sont des endroits où le personnel est confronté à la mort. Il y a  des centaines de gens que j’ai croisés et qui sont morts. Ce n’est pas le commun des mortels de vivre cela. Et un jeune s’il va dans un Ehpad il va être confronté à la mort. Difficile de rendre cela attractif ! » ajoute Edith Werrn qui déplore le manque de moyens dans la gérontologie comparé au secteur du handicap.

Alors, comment séduire les jeunes ? 

« Nous pouvons toujours créer des vocations pour travailler en Ehpad chez la jeune génération » assure la jeune directrice Lory Lequy. « Suite à des partenariats avec des écoles et les missions locales, nous avons pu accueillir, au sein de notre équipe, des jeunes en reconversion qui ont souhaité découvrir nos métiers et s’y projeter. J’ai d’ailleurs une grande fierté pour notre équipe qui a su créer des vocations. »

Pour intéresser et séduire, il est indispensable de comprendre leurs attentes et leur relation au travail. « Notre posture managériale doit évoluer avec les nouveaux besoins de ces professionnels. Dans notre équipe, majoritairement constituée de jeunes collaborateurs, je constate que la notion de qualité de vie au travail et de reconnaissance sont importants pour trouver un équilibre et maintenir la motivation. Ils sont demandeurs d’être acteurs actifs dans le fonctionnement de l’établissement et ont besoin de feedback réguliers et de transparence pour avancer ». Managers et recruteurs d’Ehpad n’ont plus le choix : il leur faut comprendre et intégrer les spécificités et les envies de la nouvelle génération. Si l’Ehpad ne répond pas à leurs besoins et leurs attentes, il ne saura ni les attirer ni les fidéliser.

Enfin, n’oublions pas d’évoquer les atouts intrinsèques aux Ehpad comme autant d’arguments incitatifs. Considéré comme plus « familial » que l’hôpital qui est souvent décrit comme une « machine inhumaine », l’Ehpad est un lieu où les salariés peuvent aisément se sentir utiles, efficaces et fiers de leur travail. Repères des résidents, repères des familles, les équipes soignantes incarnent l’altruisme, la solidarité, la collectivité et l’entraide, des valeurs qui restent des valeurs nobles et fortes dans une société de plus en plus individualiste. Louons également le cadre de travail et la dimension esthétique des Ehpad qui ont su transformer leur apparence et dépasser l’image de la vieille maison disgracieuse et malodorante au profit des jolies résidences fleuries et confortables que l’on connaît aujourd’hui.

[1]. Source Drees

Dossier réalisé par Caroline Pastorelli


Conseils pratico-pratiques :
“10 conseils pour bien manager les jeunes”
par Julien Gramage, expert en RH et en management
  1. Poser un cadre : le manager doit définir clairement le rôle du salarié tout en laissant une part d’autonomie (si non-dit il y a, le salarié ne va pas se sentir reconnu et ne va pas agir).
  2. Proposer des mini-défis plutôt qu’un projet global : le jeune salarié va aimer les défis plus courts car il aura le sentiment de vivre des expériences chaque jour.
  3. Être flexible dans sa manière de communiquer : à la fois dans la communication orale (éviter l’autoritarisme et les leçons) et dans l’opérationnel (développer le digital par des applis par exemple).
  4. Donner le droit à l’erreur : laisser le jeune salarié utiliser la méthode qu’il aura choisie puis en cas d’erreur, lui en proposer une autre.
  5. Apporter du « story telling » à la mission : contextualiser la mission dans l’histoire de l’entreprise permet de lui donner du sens.
  6. Faire du feed back positif et motivant : privilégier un discours positif et constructif (préférer la formule « J’aurais aimé que vous fassiez ceci » au lieu du « Vous auriez dû faire ceci »).
  7. Pratiquer le « test & learn » : il s’agit de laisser au collaborateur tester la méthode. On teste, on voit, on apprend ou alors on apprend autre chose.
  8. Proposer une variété de missions : lui proposer d’autres choses qui vont lui permettre de ne pas s’ennuyer. Qu’il puisse collaborer avec d’autres personnes que son équipe par exemple.
  9. Ne pas organiser de réunion à rallonge : instituer des « réunions défi » d’une durée de 30mn.
  10. Utiliser l’intelligence émotionnelle : le manager ne doit pas rester trop cognitif (sans manifestation du corps) mais faire parler ses émotions : écouter le jeune et s’adresser à son émotion.

 


Ehpad Bashing :
quand la jeune génération monte au créneau

Promotion 2019 D3S, Élèves directeurs d’établissement sanitaire, social et médico-social

« Parler du quotidien en Ehpad sans angélisme mais sans dramatisation » : voici le crédo des jeunes de l’association des élèves directeurs sanitaires, sociaux et médico-sociaux (D3S) qui ont lancé une cagnotte en ligne (objectif 4000€) pour pouvoir réaliser un court-métrage sur la vie en Ehpad. « Nous nous sommes rendus compte que l’image négative véhiculée par les médias avait un impact sur les professionnels qui n’ont pas la sensation d’être reconnus dans leur travail et les résidents » explique Teddy Gibouin, 25 ans, étudiant à l’École des Hautes Études en santé publique de Rennes (EHESP). « Les professionnels de santé travaillant en Ehpad sont mal à l’aise avec cette image car ils ont l’impression d’être maltraitants ». « Nous souhaitons montrer à travers ce court-métrage la réalité du quotidien : il y a des difficultés, certes, mais il y a aussi des belles choses. Il faut montrer une image équilibrée, c’est comme cela que nous arriverons à recruter et à offrir un meilleur avenir à notre filière ».

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