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© Patrick Dagonnot

16 avril 2020

La parole à… Jérôme Guedj

Ancien président PS du Conseil Départemental, ancien député de l’Essonne, Jérôme Guedj est aussi l’auteur de « Plaidoyer pour les vieux ». Spécialiste reconnu des questions liées au vieillissement, il a rendu cette semaine un rapport à Olivier Véran sur la lutte contre l’isolement social des personnes âgées en temps de confinement. Une mission qui pose aussi des jalons pour le monde d’après. Entretien.

Le MMR : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le cœur de la mission que vous a confiée Olivier Véran ?

Jérôme Guedj : La mission qui m’a été confiée consistait, dans l’urgence, à étudier les conditions permettant de renforcer le lien social en direction des personnes âgées fragiles et isolées. Or, voilà bien un objectif qui ne se décrète pas par circulaire.

Cette approche nécessite beaucoup d’humilité car ici personne ne détient seul la solution. Je retiens deux choses de mes entretiens. D’abord la formidable disponibilité de tous pour aider les autres. Une des bonnes nouvelles dans le marasme actuel, c’est ce réflexe de solidarité et de réactivité venu des profondeurs de la société : des associations, des communes, des départements. Ensuite, je constate que même si on m’a demandé de traiter forcément dans l’urgence de l’isolement social, cette question préexistait évidemment à la crise du Coronavirus.

La question de l’isolement était présente mais elle n’était clairement pas, en matière de priorités publiques, en haut de la pile. Or, avec la crise que nous vivons, cette question est devenue un point transversal qui à mon sens devra être traité comme tel dans la Loi Grand Âge.

En termes de méthode, je me suis appuyé sur une trentaine de relais : experts, fédérations, élus, responsables associatifs. J’ai mis tout ce monde dans une boucle WhatsApp et chacun a amené sa pierre à l’édifice en toute transparence. Car disons-le clairement : il y a peu de travaux sur l’isolement social des personnes âgées en dehors des apports des Petits Frères des Pauvres.

Au fond, j’ai acquis la conviction qu’au-delà de la promotion des « gestes barrières », il faut mettre en place des « gestes solidaires » pour éviter cette mort sociale qui intervient quand on n’est plus en relation avec aucun des cercles de sociabilité que sont le milieu familial, amical, de voisinage ou communal. Je ne veux pas qu’on puisse, pendant cette crise du coronavirus, retrouver, comme ce fut le cas pendant la canicule de 2003, des personnes décédées seules chez elles.

Le MMR : Quelle est la principale préconisation de votre premier rapport d’étape ?

J.G. : La première mesure forte, c’est la création d’un n° vert permettant à toutes les personnes âgées isolées de bénéficier d’un lien et d’une aide. La Croix-Rouge a lancé le 20 mars une plate-forme téléphonique qui a déjà reçu 70 000 appels, soit plus de 5 000 appels/jour. Nous sommes allés chercher d’autres acteurs comme Vyv, Aesio, la Maïf, IMA ou encore Europ Assistance pour démultiplier les capacités d’appels avec des écoutants formés à cela.

L’autre axe tient dans la mobilisation des communes et des 4 000 CCAS. Ce sont elles qui depuis 2003 ont la responsabilité de gérer le registre dit « canicule », lequel comporte toutefois un défaut :  il n’est constitué que d’inscriptions sur la base du volontariat. Dès lors, on ne sait ni recenser, ni donc repérer les fragilités sur un territoire.

Certains maires se sont servis des listes « canicule ». D’autres des listes électorales comme à Saint Geneviève des Bois où les agents municipaux appellent deux fois par semaine 5 000 personnes de plus de 75 ans. On a vu aussi des bailleurs sociaux appeler leurs locataires âgés.

Mais évidemment le plus efficace consisterait pour les Mairies à disposer des listes de leurs concitoyens qui perçoivent l’APA. Malheureusement, la loi n’autorise pas aujourd’hui ce partage de fichiers entre département et municipalités. Ici ou là, des conseils départementaux ont fait fi des risques en estimant que l’urgence commandait quelques libertés avec les règles édictées par la CNIL. D’autres, tout aussi légitimement, n’ont pas voulu courir ce risque. Il faut donc sur ce point faire évoluer la loi. Que cette crise nous permette au moins de faciliter juridiquement pour l’avenir le partage d’informations entre départements, communes et Carsat, notamment pour les GIR 5-6.

Le MMR : Vous insistez également sur la mobilisation des volontaires et bénévoles

J.G. : En effet. Dans le rôle de facilitateur que j’ai tenté d’avoir, je me suis intéressé aux 230 000 personnes inscrites sur la plate-forme mise en place par le Secrétaire d’Etat Gabriel Attal. Tous n’ont pas forcément trouvé une mission. Idem pour les 30.000 jeunes du service civique qui aujourd’hui n’ont plus d’affectation. A eux, je dis de contacter leurs mairies pour qu’elles puissent leur confier une mission. Dans un SAAD ou un Ehpad.

La question de la réserve sanitaire a été également regardée pour voir comment elle pouvait se mobiliser plus massivement en direction des Ehpad.

Le MMR : L’isolement en Ehpad, lieu pourtant collectif, est une problématique qui a émergé avec le confinement.

J.G. : Oui et le Comité Consultatif National d’Ethique a rappelé que le nécessaire confinement en chambre devait faire l’objet d’une application avec tact et mesure. En cas de fin de vie, on doit pouvoir autoriser les familles à venir visiter leur parent. Mais je sais le dilemme que cela représente pour les directeurs d’Ehpad tenaillés entre leur humanité et leur devoir de prudence.

Pendant ma mission, on m’a parlé des « animations couloirs », cette technique qui consiste à organiser des Quizz ou des Lotos avec des résidents qui restent sur le pas de la porte des chambres. Mais je veux dire un mot aussi du numérique. On s’aperçoit que les Ehpad qui n’avaient pas de visio, pas de tablettes numériques voire pas de Wifi, ont dû « bricoler » en dernière minute et dans l’urgence pour trouver des solutions. Parfois, c’est même le smart-phone de l’aide-soignante qui sert à appeler la famille… De ce point de vue, la crise que nous vivons est un miroir grossissant des besoins qui préexistaient. On considérait le numérique comme anecdotique. La crise a montré à quel point ces outils sont désormais indispensables.

Idem pour une idée que je pousse depuis des années : le jumelage systématique entre un Ehpad et une école. Si cela avait été fait avant, nous aurions créé un lien entre élèves et résidents d’Ehpad qui se serait révélé utile dans la crise que nous vivons.

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