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CC BY-SA 4.0 - Author : Pymouss - File:FIG 2015 - Florence Aubenas 03.jpg - Created: 4 October 2015

16 avril 2020

Florence Aubenas, grand reporter au chevet des Ehpad

Elle est une des plus grandes reporters de la presse française. Après Libération et Le Nouvel Obs, elle officie au Monde depuis 2012. Connue du grand public pour avoir été retenue comme otage en Irak en 2005 pendant 5 mois, elle est aussi l’auteure d’un remarquable ouvrage, Le Quai de Ouistreham, récit d’une immersion de 6 mois pendant lesquels elle va mener la vie d’une travailleuse précaire chargée de nettoyer les ferries. Dix ans après, c’est au sein de l’Ehpad Quatre-Saisons de Bagnolet que Florence Aubenas a décidé de s’immerger. Pendant 11 jours, elle a vécu la première période de confinement aux côtés des salariés et des résidents de cet Ehpad public de banlieue.

Publié le 31 mars en « une » du Monde, l’article de Florence Aubenas a été salué par toute la presse. Plus qu’un article, une aventure. Le récit de onze journées passées confinée avec le personnel et les résidents de l’Ehpad public de Bagnolet. « Il me fallait un Ehpad proche de Paris sachant que le principe c’était de pouvoir y rester plusieurs jours en pouvant rentrer chez moi le soir » raconte Florence Aubenas. « Je me suis décidé le dimanche, soit deux jours avant le confinement généralisé du mardi. Il me fallait donc un circuit de décision le plus court possible. De fait, j’ai eu l’accord du directeur des 4 saisons en 48 heures et j’ai pu commencer mon reportage le mardi, soit dès le 1er jour du confinement ».

Le jeune directeur, Edouard Prono, la médecin coordonnatrice, Claire Bénichou et le cadre de santé Laurent Garcia ont joué le jeu. « C’est courageux de leur part d’avoir accepté ma présence tout le temps et à chacune des réunions, reconnaît la journaliste, Ils ont été supers ».

Il faut dire que Florence Aubenas ne découvrait pas ce jour-là le monde des Ehpad. Si elle fut jadis grand reporter en Afghanistan, au Kosovo ou en Irak, elle s’est recentrée depuis sur des sujets plus sociétaux. En juillet 2018, elle avait publié une enquête qui avait fait du bruit et pour cause. « On ne les met pas au lit, on les jette » : tel fut le titre qui barra ce jour-là la une du Monde. Ce propos, violent, dur, était celui d’une des aides-soignantes grévistes de l’Ehpad de Foucherans dans le Doubs.

De Foucherans à Bagnolet

« Je connais ce milieu pour des raisons personnelles, explique Florence Aubenas, c’est un milieu peu syndiqué. Des équipes qui tournent. Un secteur dans lequel les salariés sont laissés à eux-mêmes et où il n’y a pas de forte mobilisation syndicale comme on en connaît dans les grandes entreprises ou chez les enseignants ». Rapidement, la journaliste se prend d’une réelle empathie pour ces salariés d’un Ehpad privé. « A Foucherans, j’étais face à une douzaine d’aides-soignantes. Des femmes qui occupent des emplois considérés comme des petits boulots. Ce sont des boulots féminins même d’ailleurs quand ce sont des hommes qui les exercent. Ça m’avait frappé la façon dont ces femmes veulent prendre en main leur destin » se souvient-elle.

Elle explique avoir hésité ensuite à opérer le même travail d’immersion de plusieurs mois dans un Ehpad comme celui qui l’avait conduit à travailler durant 6 mois sur le fameux Quai de Ouistreham. « J’avais pensé écrire un livre similaire où j’aurais fait une immersion complète pendant plusieurs mois au sein d’un Ehpad, se souvient-elle, mais j’ai considéré que je me retrouverai dans une position, inconfortable et susceptible d’être injuste. Comment aurais-je pu rendre compte de la maltraitance sans pointer une personne en particulier ? ». Bref : elle ne le sent pas et abandonne l’idée. Une idée qui, sous une autre forme, lui revient à l’esprit quand les Ehpad commencent mi-mars à confiner leurs résidents.

Elle retrouve alors les salariées d’Ehpad qu’elle avait déjà décrites dans son reportage de 2018. Et continue d’ailleurs à en parler avec une empathie et une justesse remarquables. « Il y a un vrai paradoxe avec ces salariées : ce sont des personnes qu’on traite mal, pour lesquelles on n’a parfois ni respect, ni confiance et dont parfois même on se méfie alors qu’on leur confie ceux qu’on a de plus chers », s’étonne la journaliste.

Aller à la rencontre de ces salariés mal traités au quotidien

Au fond ces salariées des Ehpad, « on les adore aux fenêtres mais on les traite mal au quotidien. J’ai été frappée de la déconnexion qu’elles faisaient au début entre elles et les applaudissements qui avaient lieu tous les soirs à 20h00. C’est nous qu’on applaudit ? s’interrogeaient-elles. Pourtant on n’est pas vraiment des infirmières. On est des deuxièmes couteaux. Finalement, elles n’ont intégré qu’au fil des jours que ce sont elles aussi qu’on applaudissait », raconte Florence Aubenas.

Dans son long article, Florence Aubenas narre l’histoire de cette aide-soignante, mariée et mère de 4 enfants. « Son mari ne voulait pas qu’elle aille travailler ». Et de raconter une anecdote : « Je suis une meuf qui fait beaucoup d’arrêts maladie » confie l’aide-soignante à la journaliste. Au point que circule dans l’établissement le nom de ce médecin qui délivre assez facilement des certificats d’arrêts de travail. « Tu le connais ce médecin ? Quand tu entres, il te demande direct combien de jours tu veux ? ». Sous-entendu : de jours d’arrêts maladie. Voilà l’anecdote que raconte cette aide-soignante.

« Or, conclut la journaliste du Monde, cette femme, comme toutes les autres, est venue travailler pendant toute cette période. Il y a eu très peu d’absentéisme pendant les 11 jours que j’ai passés là-bas. Deux personnes seulement en arrêt maladie. À la maison on leur demandait de ne pas aller travailler, mais dehors on les applaudissait : du coup, elles se sont battues pour venir travailler ».

« Mais, ajoute Florence Aubenas, ce qui a motivé aussi le personnel à venir travailler c’est qu’on ne leur mentait pas. Quand il n’y avait pas de masques, on les a averties. Et le personnel de direction n’en portait pas non plus. Du coup elles ont pris cette transparence pour une marque de respect ». Il est vrai qu’à la lecture de la chronique de Florence Aubenas, on est frappé par l’humanité de la direction et par l’empathie et le respect de Laurent Garcia, le cadre de santé. Un respect qui a permis à l’équipe de faire plus encore cohésion.

Et côtoyer les résidents

Mais Florence Aubenas a aussi côtoyé les ­résidents durant ces 11 jours. « Le confinement a créé des situations très douloureuses. J’ai vu des résidents qui pleuraient seuls dans leur chambre », se rappelle la journaliste. « Souvent ceux qui se plaignaient de ne plus avoir de visites étaient les résidents qui de toute façon n’en recevaient jamais. Comme s’ils trouvaient là une forme de justificatif de leur abandon. J’ai vu aussi cette résidente dont la fille venait chaque jour à 16h00 lui donner à manger », se souvient-elle. « Du coup, après le début du confinement, elle a arrêté de s’alimenter ».

L’Ehpad « Les 4 saisons » à Bagnolet.

« Au début, certains résidents ont pensé que c’était eux qui étaient punis. Avant qu’ils comprennent que c’était toute la population qui était concernée ». D’où l’importance de la psychologue. « On s’est posé la question de la présence d’une psychologue. L’équipe de direction l’a maintenue tout au long de cette période pour qu’elle passe de chambre en chambre », précise-t-elle.

Des articles comme celui-ci – ou comme celui de juillet 2018 – peuvent-ils changer les choses ? « Oh vous savez, j’ai perdu mes illusions de jeune journaliste qui pensait qu’un article pouvait changer le monde », avoue Florence Aubenas. « Je pensais qu’il suffisait d’écrire un “J’accuse” pour que les choses changent. On oublie toujours que 97% des français étaient anti-dreyfusards et qu’après la publication du “J’accuse” ils étaient 93%… Cela rend modeste sur l’influence que peuvent avoir des articles ».

Mais il est vrai aussi que tous les journalistes n’ont pas le privilège – ou l’envie – de travailler sur le temps long. « Il est parfois décourageant quand on est journaliste de constater que l’information n’est pas toujours un lieu de subtilités », reconnaît-elle désabusée. Et de conclure : « L’Ehpad ce n’est pas médiatique. La vie quotidienne dans un Ehpad ce n’est pas médiatique. Combien de morts en Ehpad, ça c’est médiatique ».

L’ordinaire n’est pas spectaculaire. Raison de plus, après la lecture de cette longue chronique de ces 11 jours passés en Ehpad, d’en sortir admiratif et reconnaissant.


Laurent Garcia :
de Twitter à Europe 1 en passant par la une du Monde

Si vous êtes un responsable d’Ehpad qui aime aller chercher quelques infos sur Twitter, vous connaissez forcément Laurent Garcia. Ce cadre de santé à l’Ehpad public des Quatre Saisons de Bagnolet en Seine Saint Denis s’est fait une spécialité de transmettre sur les réseaux sociaux sa passion pour son métier. Au point qu’il a créé un blog personnel intitulé… ­ehpadmonamour. Et que son compte Twitter, très actif, lui permet régulièrement de relayer ses coups de cœur comme ses coups de gueule. 

C’est dans son établissement donc que Florence Aubenas a choisi d’enquêter pendant 11 jours, faisant de Laurent Garcia le héros involontaire de cette chronique. Son empathie, son caractère sont en effet au cœur de cette enquête. Ce qui lui a valu quelques jours après la publication de l’article du Monde d’être invité en direct dans la matinale d’Europe 1.

Quand le MMR l’a contacté pour recueillir ses impressions, il a choisi de nous orienter plutôt vers Florence Aubenas. C’est grâce à lui donc que le contact a été établi. Nous l’en remercions.

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