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23 avril 2020

Entretien : Dr Marie-Hélène Szczur-Dordain

Gériatre et médecin coordonnateur au sein de l’Ehpad MRDA à Laon et au sein de l’Ehpad de Crépy, deux établissements situés dans l’Aisne, Marie-Hélène Szczur-Dordain, revient sur les effets physiques et psychologiques d’un confinement prolongé sur les résidents et la manière de les atténuer…

Le Journal du Médecin Coordonnateur : Quel est l’impact du confinement renforcé dans les Ehpad sur l’état psychologique des résidents ?

Marie-Hélène Szczur-Dordain : Je crois qu’il faut vraiment différencier les établissements touchés ou non par le COVID-19, comme je peux le constater dans les deux Ehpad dans lesquels j’interviens. Dans le premier, encore épargné par le virus, les effets du confinement sont limités car les soignants sont relativement sereins. Ils sont disponibles émotionnellement pour les résidents et tout ceci à un impact sur le moral de ces derniers, même s’ils sont confinés dans leur chambre. Dans le second en revanche dans lequel le virus s’est déclaré, les soignants sont en sous-effectif, ils vivent dans la peur et sont parfois malades. Leur attention aux résidents est donc beaucoup plus faible. Dans ces conditions, les risques de tristesse, de perte d’appétit, de dépression, de troubles de comportements accélérés, voire de glissements, sont beaucoup plus nombreux. Si un résident décide de se laisser aller, alors la mort prochaine devient presque inévitable.

Le JMC : Quelles sont les conséquences également sur le plan physique ?

M.H.S.D. : En théorie, en situation de confinement la personne reste seule dans sa chambre, ne participe plus à des activités collectives comme les repas ou les animations, ne fait plus l’effort de marcher, n’est plus stimulée notamment par des intervenants extérieurs comme les kinésithérapeutes. Partant de ces constats, les risques médicaux sont très nombreux, en particulier pour les personnes qui restent alitées toute la journée. Les escarres, les embolies pulmonaires, les risques de chutes, les phlébites, le syndrome de décubitus… sont les symptômes les plus connus et généralement toutes ces complications arrivent en cascade. Il faut donc veiller a minima à permettre aux résidents de passer les journées dans un fauteuil et de faire un peu d’activité physique sinon ils courent un grand danger.

Le JMC : Comment détecter les signes de glissement, conséquence directe d’un confinement prolongé ?

M.H.S.D. : Je crois que la première des priorités et de faire confiance aux personnels pour nous alerter dans le cas d’un comportement inhabituel. Les ASH et les aides-soignantes sont les yeux et les oreilles du médecin coordonnateur, cela est d’autant plus vrai que les familles, généralement très vigilantes sur les changements de comportement de leurs proches, ne sont plus présentes. De plus, il ne faut pas hésiter à procéder régulièrement à une évaluation gériatrique des résidents, de façon à avoir une vision globale de leur état et de pouvoir contrôler l’évolution de certains facteurs de fragilité. Le soutien d’une psychologue dans cette démarche de prévention s’avère évidemment très utile.

Le JMC : Comment tenter d’atténuer tous ces risques de dégradation ?

M.H.S.D. : Cette crise nous impose de nous adapter en permanence, ce qui j’en conviens, n’est pas toujours facile. Dans l’établissement de Laon où j’interviens, nous avons pris très récemment plusieurs initiatives. La première est de permettre à nos animatrices, empêchées d’organiser toute activité collective de pouvoir intervenir dans les chambres pour de l’animation individuelle. Cela suppose une certaine organisation, mais cela marche très bien. L’autre priorité est l’activité physique. Nous organisons régulièrement des sorties individuelles pour nos résidents dans le jardin de notre établissement. Elles peuvent se faire avec des personnels, mais également avec des bénévoles que nous avons préalablement formés. Le maintien du lien avec les familles est aussi essentiel. Plusieurs fois par semaine, nous organisons des séances de visioconférence avec les proches et dans le même objectif, des visites plexiglas durant lesquelles les résidents peuvent voir et saluer leur famille au travers de la baie vitrée de l’Ehpad. Toutes ces initiatives ne sont que des solutions parmi tant d’autres et elles deviennent très difficiles à mettre en œuvre dans une situation d’urgence aigüe.

Le JMC : Faut-il s’attendre à des effets bien après la crise ?

M.H.S.D. : Ce n’est pas une surprise. Cette crise majeure et inédite va laisser des traces et à moyen terme, il faut s’attendre un deuxième effet COVID-19, à la fois chez les résidents, dont beaucoup vont décéder à la suite de phénomènes de décompensation, mais aussi chez les soignants. Aujourd’hui ces derniers sont dans la bataille et malgré la fatigue accumulée depuis plus d’un mois, ils ne lâchent rien, mais demain il faudra affronter de nombreux traumatismes et burnout. Une autre problématique d’ampleur à laquelle nous devons dès maintenant réfléchir…

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