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2 octobre 2020

Entretien avec Marie PEZÉ, docteur en psychologie, psychanalyste

Docteur en psychologie, psychanalyste, ancien expert judiciaire, responsable du réseau de consultations souffrance et travail, Marie Pezé, donne quelques pistes pour mieux prendre en compte la parole des soignants, alors que la deuxième vague du Covid se profile…

Le Journal du Médecin Coordonnateur : Quel a été l’impact de la crise sanitaire sur la santé psychologique des personnels soignants, en particulier en Ehpad ?

Marie Pezé : La crise sanitaire a démontré deux choses essentielles. D’abord que le burnout attribué jusque-là à la fragilité des soignants, psychologisant son origine, relevait en fait de la souffrance éthique de mal faire son travail dans un contexte organisationnel dégradé depuis des années. En période de crise, le corps des soignants est parfaitement capable de se mobiliser et de déployer des ressources et des savoir-faire inégalés pour sauver des vies. Il faudra souligner longtemps l’ingéniosité et le professionnalisme de tous, qui ont permis une adaptation rapide à une situation inédite. Les retrouvailles avec le travail collectif, l’autonomie de décision dans les soins, la mise au rebus temporaire du chiffrage constant de l’activité, le retour à l’inventivité et au sens du soin, ont comme par miracle, rendu leur énergie aux soignants épuisés, confirmant ce que disent les cliniciens du travail : le terreau du burnout chez les soignants n’est pas tant la charge de travail que la perte de sens du soin. Pour autant, l’injonction « au travail à tout prix pour sauver des vies » s’est déployée dans un environnement professionnel tout aussi dégradé qu’avant, par le manque de masques, d’EPI, de matériels de ventilation, de kits et réactifs pour les tests diagnostic, de produits de sédation, de temps, de compétences, de perspectives sur la durée de l’investissement. Durée du travail massif, équipes réduites, contraintes à vivre sur place, choix éthiques terrifiants en fonction de l’âge et des pathologies de la personne âgée, sont autant de bombes à retardement en terme de risques psychosociaux dont les effets ne se sont sans doute pas encore faits totalement sentir.

Le JMC : Alors que la perspective d’une deuxième vague se précise, les personnels semblent épuisés passant d’une crise à l’autre. Comment faire pour leur permettre de trouver une nouvelle motivation ?

M.P. : En parallèle à cet engagement individuel et collectif de tout un corps de métier, nous avons vu surgir leur héroïsation, véhiculée par les discours patriotiques, les soutiens politiques et médiatiques, les applaudissements populaires. Cette héroïsation leur invalidait de fait toute possibilité personnelle de refuser cet investissement, malgré les risques encourus au front du Covid.  Cette survalorisation actuelle des soignants s’inscrit en exact contrepoint à l’incroyable cécité et surdité aux revendications de ces mêmes soignants d’il y a à peine quelques mois. Ceux que l’on encense aujourd’hui, évoquaient alors le manque de moyens, le manque d’effectifs, les flux tendus, les statuts précaires et l’épuisement devant des soins dégradés. Après un engagement massif de plusieurs mois, les héros attendent plus que des applaudissements au balcon ou une prime Covid. Ils attendent une reconnaissance véritable de leur travail au travers d’un salaire digne de ce nom, de conditions de travail moins dégradées, d’une organisation moins gestionnaire des soins. La « remotivation » que vous évoquez ne passe pas par des techniques managériales, mais par la réflexion collective sur la façon d’affronter le travail réel de la deuxième vague à venir. Les directions « protocolisent » beaucoup le travail, alors qu’il faudrait laisser aux soignants de terrain la parole sur les améliorations qu’ils proposent avec ingéniosité. Durant le mois de mars et d’avril, ces derniers ont prouvé qu’ils pouvaient faire face et se réorganiser avec une agilité incroyable. Il est temps de leur faire confiance.

Le JMC : De quels outils dispose le médecin coordonnateur pour permettre de faire face dans les meilleures conditions ?

M.P. : Le médecin coordonnateur peut se tourner vers les critères du rapport Gollac de prévention des risques psychosociaux. Il s’agit d’un questionnaire permettant de prendre la mesure du décalage existant entre la perception du travail du côté des salariés et celle de la direction, du service, ou de la médecine du travail. L’utilisation des critères du rapport Gollac est intéressante, non pas pour faire un diagnostic, mais pour mettre en débat dans l’institution, la question du réel du travail. Une autre piste souvent méconnue est de faire appel eux ergonomes de la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat). Ce service permet d’amorcer une réflexion et de trouver des nombreuses solutions en matière de conditions de travail, un sujet tout à fait central, mais très peu abordé dans les Ehpad.

Le JMC : Un soutien psychologique est-il incontournable ?

M.P. : La psychologisation de la souffrance au travail n’est pas la solution. Des groupes de pratiques peuvent permettre avec l’appui de psychologues du travail, une mise à plat des impasses de l’organisation du travail et la construction de solutions plus rusées au plus près du terrain. Il n’est pas inutile également de mettre en place des groupes de parole pour permettre aux personnels de s’exprimer sur la manière dont ils ont traversé une crise qui, dans bien des Ehpad a été traumatisante et de faire un point de là où ils en sont. Même si du temps s’est écoulé depuis le mois avril, cette prise de parole collective est tout à fait essentielle, surtout dans l’optique de la deuxième vague qui se profile.

Le JMC : Des efforts sont-ils à mener sur le terrain du management ?

M.P. : Le management doit sortir de l’idéologie gestionnaire, de la grammaire chiffrée (reporting, tableaux excel, cadences, minutage des tâches) pour laisser une plus grande autonomie procédurale aux équipes. La quantophrénie, (démarche qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique), sert surtout à contrôler le travail et à mesurer la productivité, mais elle laisse les soignants seuls sur le terrain face aux impensés du réel et à la maltraitance organisationnelle. Il faut s’attendre à des décompensations et donc à de l’absentéisme, si le management revient à « l’anormal » d’avant la pandémie.

Le JMC : Une démarche éthique peut-elle également s’avérer utile ?

M.P. : La souffrance éthique, mal faire son travail, est le terreau de l’épuisement professionnel, en particulier dans les Ehpad où, pour de nombreux personnels, le prendre soin s’apparente à une vocation. Discuter, délibérer, construire des solutions collectives est donc indispensable pour éviter les cas de conscience qui conduisent inexorablement à du mal-être. Le salarié qui se heurte à la rigidité des systèmes de gestion et à l’intransigeance du management finira par une posture de renoncement le conduisant à la grève du zèle ou la démission. S’inscrire dans une démarche éthique, impliquant des disciplines très diverses, mais aussi des niveaux de hiérarchie différents, permet aux professionnels de pas se sentir seul devant certaines impasses. Il appartient sans doute au médecin coordonnateur d’initier ce type de démarche.

Pour plus d’informations :
https://www.souffrance-et-travail.com


Soignants : le temps de l’incertitude

Alors que l’été s’achève et que la deuxième vague se profile, il est temps pour l’association Soins aux Professionnels en santé (SPS) de faire le bilan de son activité et de se projeter dans l’avenir. L’association, qui avait mis en place, dès novembre 2016, un numéro vert dédié à l’écoute des soignants en détresse, a reçu en quatre mois de crise, un peu plus de 4 000 appels, soit presque autant que les trois années précédentes. « Si les aides-soignantes et les infirmières ont été largement majoritaires, le médico-social est de plus en plus représenté », raconte Catherine Cornibert, coordinatrice des actions et de la communication de SPS. Une tendance qui a conduit l’association à changer de nom début septembre pour devenir Soins aux Professionnels de la Santé, une dénomination plus proche de son activité. Durant l’été, les appels ont été moins nombreux mais plusieurs inquiétudes demeurent parmi les appelants : « Ces derniers sont très angoissés à l’idée de reprendre leur travail. Ils sont usés psychologiquement et observent que les effectifs supplémentaires ne sont toujours pas arrivés. Beaucoup se demandent s’ils pourront affronter une deuxième vague épidémique dans les mêmes conditions. Aujourd’hui, chez les soignants, c’est le temps de l’incertitude. »

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