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© Patrick Dagonnot

6 mai 2020

Au fait… c’est quand le monde d’après ?

L'édito du Mensuel des Maisons de Retraite

Juré, craché : désormais, plus rien ne sera comme avant. Tout le monde rivalise dès lors d’imagination pour rêver le fameux « monde d’après ». Où chacun y fantasme généralement ses lubies d’hier. Au fond, un seul dit peut-être vrai, Jean-Yves Le Drian, quand il prophétise : « ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant… mais en pire ».

Dans le secteur des professionnels du Grand Âge, on a surtout envie que « l’après » commence « maintenant ». A petits pas s’il le faut. Doucement s’il le faut, mais sûrement.

Car pour l’heure nous naviguons de nouveau entre l’espoir et la contrainte.

L’espoir, c’est celui qu’a soulevé dans le secteur du Grand Âge la gravité d’une crise qui en révélant les manquements d’hier – des personnels courageux mais sous-payés ; des Ehpad volontaires mais sous-dotés, des médecins coordonnateurs essentiels mais absents d’un tiers des Ehpad – a rendu évidentes les réformes de demain. La contrainte, c’est celle, budgétaire, que ne manqueront pas d’opposer l’Etat comme les collectivités locales dans les prochains mois quand le déficit public s’approchera, comme cela est prévu, des 200 milliards d’euros ou quand le déficit de la sécurité sociale, prévu initialement à 5,4 milliards d’euros en 2020, atteindra en réalité – cela vient d’être annoncé – 41 milliards d’euros, soit le plus lourd déficit de l’histoire de la sécu.

Mais est-il encore envisageable après le sort qui fut celui des personnes âgées et des professionnels durant cette crise qu’on en rabatte une fois de plus sur toute ambition ? Qu’on fasse comme en 2003 où, après le drame de la canicule ayant provoqué 19.000 morts, la création de la CNSA, l’équipement des Ehpad en clim’ et un p’tit chèque de 1,2 milliard par an avaient suffi à ramener tout le monde à la maison ?

L’après doit donc commencer maintenant. À condition d’avoir une méthode à l’esprit : la nécessaire distinction entre un plan d’urgence et une loi Grand Âge.

Car se limiter à crier « loi Grand Âge », c’est l’assurance d’un double échec.

Soit la loi vient très vite au risque d’être nulle. On sait bien qu’un projet de loi existe dans un tiroir du Ministère depuis fin février et qu’il compte une centaine d’articles. Sauf que, ceux qui ont croisé son chemin avant la crise soulignait déjà son manque de souffle. Autant dire qu’après la crise, ce projet, déjà pusillanime en février serait indécent en juin.

Soit on veut d’une loi ambitieuse, digne de la crise que nous venons de vivre : il faut alors le temps de l’écrire, de l’amender, de la débattre, de l’améliorer. De penser une loi qui nous projette vers l’objectif 2030, qui fonde un autre rapport de la société avec le Grand Âge et qui donne à la transition démographique la place qu’elle mérite aux côtés des révolutions numérique et écologique. Bref : le genre de loi qui ne se griffonne pas sur le coin d’une table en catastrophe.

D’où l’idée pour laquelle nous plaidons ici de distinguer un plan d’urgence – celui qui permettra aux Ehpad et aux services d’aide à domicile d’affronter l’année qui vient – d’une loi Grand Âge – qui permettra de préparer une loi véritablement refondatrice. Le premier devra sans tarder augmenter les ratios de personnel en Ehpad, revaloriser les carrières des personnels que la France n’a cessé d’applaudir à 20h00, tirer les conséquences de la crise en terme de configuration de l’offre (Ehpad plate-forme, plan numérique dans les Ehpad, inscription dans des filières gériatriques, prise en charge de la télémédecine, réouverture des tarifs globaux, médecins coordonnateurs à plein temps …). Pas besoin d’une loi Grand Âge pour cela : un PLFSS suffira bien. La loi Grand Âge – ou de Transition démographique – devra, elle, prendre la forme d’une grande loi de programmation interministérielle. Son élaboration doit commencer de suite sans qu’on ait à confondre vitesse et précipitation.

Bref, pour le « monde d’après » une grande loi prospective. Pour le monde de maintenant, un plan… et vite.

par Luc Broussy

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